Le 9 juillet 2026, le Parlement européen a laissé passer la prolongation du dispositif « Chat Control 1.0 » jusqu’au 3 avril 2028. Le chiffre mérite d’être connu : 314 eurodéputés ont voté pour son rejet, contre 276 seulement pour son maintien. Le texte est pourtant passé, parce qu’il était examiné en seconde lecture, une procédure où il faut réunir une majorité absolue de 361 voix sur 720 pour bloquer un texte — pas une simple majorité des votants. Une majorité s’est exprimée contre, mais la procédure a tranché en sa faveur.
Bonne nouvelle relative : le même jour, les eurodéputés ont fait adopter un amendement excluant explicitement les messageries chiffrées de bout en bout (Signal, WhatsApp, iMessage…) du champ du scan. Mauvaise nouvelle : cette exclusion reste fragile, sa portée définitive dépendra des étapes suivantes côté Conseil, et le projet plus dur, Chat Control 2.0 (le règlement CSAR, qui vise cette fois un scan qui toucherait aussi les messageries chiffrées), revient en négociation dès septembre 2026.
Pourquoi ça concerne aussi les radioamateurs
On sort ici du strict cadre de la radio, mais pas complètement de son esprit. Le radioamateurisme repose depuis toujours sur une idée simple : pouvoir communiquer sans dépendre d’une infrastructure centralisée, et rester capable d’échanger même quand les réseaux habituels sont coupés ou surveillés — c’est tout le sens des exercices d’urgence en HF ou en mesh. Les outils de messagerie décentralisée qui émergent aujourd’hui (Briar, Bitchat, tous deux mentionnés plus bas, ou le mesh radio type Meshtastic que certains d’entre nous expérimentent déjà) partagent exactement cette philosophie : router les messages de proche en proche, sans point central à couper ou à surveiller. Le reste de cet article — messagerie chiffrée, mots de passe, VPN — relève davantage de l’hygiène numérique générale, mais elle concerne directement quiconque gère un site, un forum ou des identifiants liés à sa pratique radio.
Ce guide ne prend pas parti sur le fond du débat politique. Il part d’un constat simple : que Chat Control passe ou non, tes communications, ton mail et tes mots de passe transitent aujourd’hui très majoritairement par des services américains (Google, Microsoft, Meta) qui les scannent déjà pour la publicité, avec ou sans loi européenne. Voici, par ordre de difficulté croissante, les outils qui changent réellement la donne — et qui sont, pour la plupart, des logiciels libres, open source, donc vérifiables par n’importe qui.
Étape 1 : les victoires rapides (moins d’une heure, à eux tous)
Avant de parler VPN ou auto-hébergement, quatre changements simples couvrent déjà l’essentiel du risque quotidien.
- La messagerie chiffrée. Signal reste la référence : chiffrement de bout en bout par défaut, fondation à but non lucratif, code open source vérifiable. C’est un remplacement direct de WhatsApp, avec le même confort d’usage — appels, groupes, visio. Pour aller plus loin sans numéro de téléphone ni compte du tout, SimpleX Chat ou Session (identité = clé aléatoire, routage en oignon) sont les alternatives à connaître.
- Le gestionnaire de mots de passe. Bitwarden (open source, gratuit dans sa version de base) génère et retient des mots de passe uniques et longs pour chaque site. Un seul mot de passe maître — idéalement une phrase de quatre ou cinq mots sans lien avec toi — à retenir. Pour du 100 % local sans aucun cloud, KeePassXC est l’alternative.
- Le blocage des traqueurs. L’extension uBlock Origin sur ton navigateur bloque publicités, traqueurs et scripts espions en dix secondes d’installation. C’est le geste au meilleur rapport effort/gain de toute cette liste.
- Le navigateur et le moteur de recherche. Remplacer Chrome par Firefox (moteur indépendant, développé par une fondation à but non lucratif) ou Brave (basé Chromium, blocage intégré), et Google par DuckDuckGo ou Brave Search, qui ne profilent pas chaque requête.
Étape 2 : sécuriser l’accès à tes comptes
La double authentification (2FA). Active-la partout où c’est possible, avec une application comme Aegis ou Ente Auth (codes TOTP, open source) plutôt que par SMS — le SMS reste vulnérable au SIM swapping. Pour les comptes vraiment sensibles, une clé physique FIDO2 (YubiKey, Nitrokey) ajoute une protection matérielle que même un mot de passe volé ne suffit pas à contourner.
L’e-mail. Gmail et Outlook scannent le contenu des messages pour la publicité depuis toujours, indépendamment de toute loi sur la surveillance. Proton Mail (Suisse, open source, protocole OpenPGP) ou Tuta (Allemagne, chiffrement résistant aux ordinateurs quantiques) chiffrent le contenu et une partie des métadonnées. La migration se fait progressivement : on garde son ancienne adresse en redirection le temps que les contacts s’habituent.
Le DNS. Chaque nom de domaine que tu visites transite, en clair par défaut, par le DNS de ton fournisseur d’accès. Passer à un résolveur chiffré comme Quad9 (suisse, à but non lucratif, bloque en prime les domaines malveillants) coupe cette fuite d’information à la source, sur téléphone comme sur ordinateur.
Étape 3 : le VPN, sans le marketing
Le VPN masque ton adresse IP et chiffre ton trafic jusqu’à ses propres serveurs — pas au-delà. Il faut être précis sur ce qu’il protège réellement : il empêche ton fournisseur d’accès et les réseaux Wi-Fi publics de voir ce que tu fais, mais il déplace la confiance vers le fournisseur VPN lui-même. D’où l’intérêt de choisir un acteur audité, sans journal de connexion (no-log) et qui accepte un paiement anonyme (cash, Monero) : Mullvad (Suède) coche ces cases sans même demander d’e-mail à l’inscription. Proton VPN propose la rareté d’une offre gratuite honnête, sans publicité ni revente de données.
Le sujet a pris une actualité concrète ailleurs en Europe : depuis l’entrée en vigueur de la vérification d’âge obligatoire au Royaume-Uni (25 juillet 2025), Proton VPN a mesuré des pics d’inscription de plus de 1 400 % au Royaume-Uni, et le gouvernement britannique examine depuis un possible encadrement des VPN — signe que l’outil est devenu un sujet politique à part entière, pas seulement un gadget de contournement.
Étape 4 : stockage, cloud et vie privée au quotidien
Pour les fichiers et photos, Proton Drive (chiffré de bout en bout, illisible même par Proton) remplace Google Drive ou iCloud. Cryptomator va plus loin en chiffrant les fichiers avant de les envoyer vers n’importe quel cloud existant, y compris un cloud grand public. Pour qui veut le contrôle total, Nextcloud auto-hébergé garde les données sur son propre matériel — un projet plus technique, mais réalisable en amateur sur un simple Raspberry Pi ou un vieux PC.
Côté cartes et navigation, Organic Maps et OsmAnd (fondés sur OpenStreetMap) fonctionnent hors ligne, sans le traçage de position continu de Google Maps. Pour la visioconférence, Jitsi Meet évite compte et installation lourde.
Étape 5 : l’IA conversationnelle, en local
C’est un point souvent négligé : chaque message envoyé à un assistant IA en ligne transite par les serveurs de son éditeur. Des outils comme Ollama ou LM Studio permettent de faire tourner un modèle de langage directement sur son propre ordinateur, sans qu’une seule ligne ne quitte la machine — une option d’autant plus accessible aujourd’hui que le matériel grand public (cartes graphiques à mémoire généreuse) rend l’inférence locale réellement utilisable au quotidien. Pour qui n’a pas le matériel ou préfère le cloud, Lumo (Proton) ou Duck.ai proposent un compromis orienté vie privée.
Étape 6 : pour aller plus loin (niveau avancé)
Trois pistes plus techniques, à envisager une fois les bases posées :
- Réseaux sociaux fédérés. Mastodon (alternative à X/Twitter) ou Pixelfed (Instagram) reposent sur des milliers de serveurs indépendants plutôt qu’une plateforme unique : pas de propriétaire qui peut fermer le compte du jour au lendemain.
- Systèmes d’exploitation. Sur mobile, GrapheneOS (réservé aux téléphones Pixel) retire toute dépendance aux services Google. Sur ordinateur, une distribution Linux grand public comme Linux Mint remplace Windows ou macOS sans perte de confort, avec un essai possible sans rien installer via distrosea.com.
- Auto-hébergement. YunoHost ou Umbrel transforment un vieux PC ou un Raspberry Pi en serveur personnel clé en main (mail, cloud, messagerie), combiné à un réseau privé comme Tailscale pour y accéder de partout sans jamais l’exposer directement sur Internet.
Ce qu’il faut retenir
Le vote du 9 juillet 2026 n’a rien réglé : le scan « volontaire » des messageries non chiffrées est prolongé jusqu’en 2028, la version plus dure du texte revient en discussion dès septembre, et l’exclusion des messageries chiffrées reste, en l’état, fragile. Mais l’essentiel du problème n’attendait pas cette loi : la surveillance publicitaire par les géants américains est déjà là, tous les jours, avec ou sans texte européen.
La bonne nouvelle, c’est que la réponse pratique ne dépend d’aucun vote à Bruxelles. Chaque outil listé ici — Signal, Bitwarden, uBlock Origin, Firefox, Proton Mail — est un logiciel libre, gratuit dans sa version de base, et migrable en une soirée pour les quatre premiers. Le reste (VPN, auto-hébergement, IA locale) se construit à son rythme, un week-end à la fois.
Checklist minimale à retenir
- Signal pour la messagerie
- Bitwarden pour les mots de passe
- uBlock Origin sur le navigateur
- Firefox ou Brave + DuckDuckGo
- 2FA par application (Aegis / Ente Auth), jamais par SMS
- Proton Mail ou Tuta pour le mail
- Un VPN no-log (Mullvad, Proton VPN)
Sources vérifiées
- Vote du Parlement européen du 9 juillet 2026 (314 pour le rejet, 276 contre, seuil de 361 requis en seconde lecture) — Les Surligneurs, Next.ink, Parlement européen.
- Amendements d’exclusion des messageries chiffrées de bout en bout, adoptés le même jour — Next.ink, cabinet d’avocats Kohen (analyse juridique).
- Hausse des inscriptions VPN au Royaume-Uni (+1 400 % Proton VPN) après l’entrée en vigueur de l’Online Safety Act, 25 juillet 2025 — The Register, TechRadar.
- 4,7 millions de comptes de mineurs supprimés en Australie un mois après l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 16 ans — Euronews, Reuters/Boursorama.
Vidéo
Pour vous aider à comprendre voici une petite vidéo créé par l’IA de NotebookLM.
Cet article est reproduit sur HamAnalyst avec l’autorisation de son auteur, Albert Müller, qui en conserve la pleine propriété intellectuelle. Retrouvez les travaux originaux sur : ON5AM.
Licencié Harec depuis 1990, après une pause de quelques années, j'ai renouvelé mon intérêt pour la radio, je suis particulièrement actif en HF, appréciant le FT8, les contest et la chasse au Dx. Passionné d'informatique, je suis convaincu que le monde des radioamateurs doit évoluer avec les avancées technologiques, notamment avec l'émergence de l'IA dans nos shack.







